jeudi 22 décembre 2011


L'image avortée


Pour la toute première fois, mon film reste transparent, juste teinté de violet, mal fixé. Après un développement quelque peu angoissé, un essai de ré-enrouler le film sur son axe en plastique, prévision pour mon voyage au Japon, une mise en spire réticente, qui refuse le film et cherche toujours à le faire sortir plutôt que d'accepter de l'enrouler, après avoir enchaîné les bains, révélateur, eau à 24°C, 5.30 min, bain d'arrêt 60s., fixateur, 4min, agitations intermittentes, après avoir rincé deux-trois fois le tout, je ressent le besoin de regarder le film. Pressentiment, sans doute. Rien. Ce n'est pas l'appareil qui n'a pas fonctionné. Tout s'est bien passé. Je connais l'appareil, il ne me trahit que dans la mesure où je le veux bien, c'est un pacte entre nous.
- Trahis-moi, j'aime ça, mais n'exagère rien, je veux une image, même illisible, j'accepte les carrés noirs, les carrés blancs, les carrés gris, sois suprématiste si tu le désires, j'aime tes excès ; tant qu'ils sont photographiques.
Je ne sais ce qui s'est passé, la chimie, sans aucun doute. J'aurais dû apprendre la technique, rien qu'un peu. Ça faisait trop longtemps, trois mois. Je ne souvenais pas que le révélateur était si ambré… peu importe, il n'est pas périmé, il n'y a pas de raison… Tiens, le bain d'arrêt était-il si jaune ? le fixateur si rose ? Qui m'a trahi ? Le révélateur, sans aucun doute. Mais était-il seul dans le coup ? Cela ne m'étonnerai pas qu'au moins un des deux autres soit de mèche. Je mènerai l'enquête plus tard.
Toujours est-il que les faits sont là. À l'heure qu'il est, tout est resté en place, le film vierge, teinté de violet, baigne dans sa cuve ouverte, dans le lavabo de la salle de bain.

C'est un évènement. Dans sa quatrième année, mon protocole s'écroule. Il n'y aura jamais de photographie du printemps 2011.Tout est remis en cause. Il est peut être temps de questionner l'habitude.
Je pourrai écrire des textes, chercher à retrouver chaque photographie et la faire exister par une description. Je ne pense jamais retrouver les douze clichés. Ce n'est pourtant pas beaucoup, mais ma mémoire me fait défaut… Qu'importe, j'essaierai.

C'est aussi une provocation : toi qui mystifie les images photographiques, comment réagira-tu à la perte (l'inexistence?) de celles-ci ? À l'inexistence, je n'y crois pas. Ces photographies existent. Je les ai conçues, pensées, l'instant a été à chaque fois un instant photographique réel, il y a eu douze instants photographiques dans cette saison. Plus que ça : l'appareil a fait son travail, il a enregistré les images, la lumière a pénétré, a imprimé le film, elle est restée latente, tapie, invisible, dans sa boîte. C'est la révélation qui a effacé l'image à jamais ; ironie subtile.

Dois-je croire à une punition ? Je dois avouer que j'ai triché. Pour la première fois. J'ai pris mes dernières photographies dans les premiers jours de l'été. Tricherie que je voulais discrète… qui autre que moi le saura ? Le Destin (faut-il croire en lui après cela ?) a décidé de me mettre à jour !
- Tu as triché, tu as dérogé au protocole, cette pellicule est tachée d'impiété, elle doit disparaître !
Puis-je lui en vouloir ?

Étonnement, cela arrive alors qu'aucune photographie "précieuse" n'était latente. Rien de spécial en cette saison. Pas d'évènement particulier photographiable. Il me semble. Avais-je pris quelques images de Marius, nouveau né de cette saison ? Peut-être… je ne me souviens plus, la lumière était assez faible, je l'ai pris au réflex… au Brownie, je ne sais plus. Je sais que j'ai terminé la pellicule en me prenant moi, à défaut de mieux. Narcisse est puni, l'eau refuse de lui renvoyer son reflet.

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